|
Les Marches folkloriques de l’Entre-Sambre-et-Meuse
1 Origine
D'abord, que signifie le mot marche dans la bouche des gens du
pays, qui traduisent en wallon marcher, pris dans le sens
ordinaire, par ro(u)ter, tandis que, dans le sens spécial où
nous l'entendons, "marcher" se dit mârcher et que celui qui
participe à la marche est un mârcheû ?
Une marche est un cortège, un défilé.
Une procession est une
marche solennelle d'un caractère religieux.
C'est bien dans ce sens
que le mot est employé la première fois que nous le rencontrons ;
"tous confrères seront obligés à la marche de la feste Dieu..."
(Visé, 11 août 1611).
Et c'est aussi dans ce sens que J. Borgnet
écrit : La marche est ouverte par les deux grands serments ...
Dans 1'Entre-Sambre-et-Meuse, actuellement, mârcher a un sens
plus restreint et particulier : c'est occuper un poste quelconque dans
une compagnie de marcheurs.
La marche , c'est une ou
plusieurs compagnies de soldats improvisés, conscients du rôle qu'ils
jouent, car, à leurs yeux, il n'y a pas de manière plus parfaite de
rendre les honneurs.
(Vandenbyvang Cécile, Approche de certaines manifestations
folkloriques, Inst. de Musique d’Eglise et de Pédagogie musicale,
Namur, Mémoire, 1988, p.46)
En 1928, le doyen de Fosse - l' abbé Jos Crépin - attribua l'
origine des Marches "à la nécessité d' être à même de défendre le
Saint-Sacrement ou les Reliques des Saints contre une explosion du
fanatisme protestant et, notamment, contre les coups de mains des
bandes de Huguenots français qui parcouraient notre région et ne
reculaient pas devant d'odieux sacrilèges."
Effectivement, en 1568, sous la conduite du Sire de Genlis, les
Huguenots se livrèrent, à Fosse, à un pillage monstrueux les 18 et 19
octobre."
(Chapelle Maurice, Angot Roger, Les processions et la marche militaire
de Saint-Feuillen à Fosses-la-Ville, s.d., p.43)
“On “marchera” dans toutes les circonstances solennelles de la vie
villageoise: à l’occasion de la procession de la Fête-Dieu, du
pèlerinage au saint patron, en l’honneur des jubilaires de 50 ans de
mariage, à l’occasion de la bénédiction des cloches, etc.”
(Joseph Roland, Les “marches” militaires de l’ESM, EMVW, TV, 57-58,
1950, p.258-259)
2 Composition
La structure de ces groupes armés et costumés ne change guère d'un
village à l'autre. Seules, quelques variantes mineures les modifient
de temps en temps pour mettre en exergue l'un ou l'autre peloton.
Mais, au départ, la compagnie type se présente d'une façon presque
immuable.
En tête vient le Sergent-Sapeur portant une masse d'armes, parfois un
louchet ou, naguère encore, une énorme scie.
Dans les marches de
tradition napoléonienne, il est suivi de Sapeurs barbus tenant en main
une hache. C'est la "saperie".
Puis, vient la batterie. Conduite par
le tambour-major dirigeant son monde à l'aide d'une canne, elle
comprend d'ordinaire un fifre et cinq ou six tambours.
Juste après
elle se place habituellement la fanfare. Jadis, presque chaque
localité possédait une société musicale qui s'intégrait ainsi dans la
procession.
Mais aujourd'hui, ces société se raréfient de plus en plus
et l'élément musical tend à disparaître (…).
Plus tard, sont apparues des compagnies bourgeoises, des milices
rurales et des associations de jeunesse lorsqu'elles devaient parader
dans un cortège. Celles-là prirent très tôt l'habitude de louer des
défroques.
Au XVIIIe siècle, les processions tendent à devenir des cavalcades ou
des mascarades.
Aujourd'hui, et depuis la renaissance de la coutume au
XIXe siècle, ce sont les uniformes français de l'armée de Napoléon les
plus caractéristiques de nos marches.
Les fusils sont de modèles variés.
Depuis 1914, rares sont les anciens
authentiques : tromblons trapus, en usage vers 1800, ou fusils à
percussion d'avant 1870, que l'on conservait avec soin et qu'on se
passait d'une génération à l'autre comme un legs précieux.
Aujourd'hui, les préférences vont toujours à ces modèles archaïques
qu'on charge par la gueule et qu'on bourre à l'aide d'une baguette.
Quelques marcheurs se contentent d'un fusil de chasse, d'une carabine
ou même d'un fusil de guerre transformé, mais le vrai marcheur
n'hésite pas à faire fabriquer un fusil de modèle ancien. Les fusils
ne se louent pas, il peuvent se prêter entre amis ; au besoin
l'officier cherche l'arme qui manquerait à l'un de ses hommes.
Pendant la guerre, on les a cachés, mais on en a livré un certain
nombre à l'autorité occupante et d'autres furent abîmés par
l'humidité.
(Vandenbyvang Cécile, Approche de certaines manifestations
folkloriques, Inst. de Musique d’Eglise et de Pédagogie musicale,
Namur, Mémoire, 1988, pp.48-50)
3 Aspect musical
La magie des couleurs et des mouvements confèrent aux marches une
poésie visuelle toujours prenante. Mais l'élément sonore leur apporte
un supplément d'âme.
Cuivres, tambours et décharges rythment sans fin
le déploiement des compagnies ; sans ces cadences souvent primitives
et naïves, il manquerait aux cortèges l'ambiance de fête et de
solennité bon enfant qu'on retrouve dans chaque défile
d'Entre-Sambre-et-Meuse.
De tout temps, d'ailleurs, les rythmes et les thèmes musicaux ont été
mêlés aux parades militaires ou religieuses pour leur donner un plus
grand apparat.
L'examen des archives atteste ainsi la présence
régulière dans les processions et les escortes d'honneur de musiciens
et de tambourinaires dès le XVIIe
siècle.
Au fil du temps, des modifications sont intervenues dans l'appareil
musical des compagnies.
Des instruments ont été abandonnés ; d'autres
en revanche, se sont imposés davantage.
Ainsi, en souvenir sans doute
des rythmes ayant ponctué longtemps les victoires napoléoniennes, les
tambours ont survécu.
De nos jours, ils fournissent essentiellement,
avec les fifres, l'élément sonore des marches.
Chaque compagnie donc, est accompagnée d'une batterie composée d'au
moins quatre tambours et d'un fifre.
Cette batterie, commandée par un
tambour-major s'inclut ordinairement entre la saperie et les
grenadiers.
Inlassablement, fifre et tambours dialoguent sur des
rythmes à deux temps qui entraînent les marcheurs et règlent leur
progression.
Les instruments en usage en Sambre-et-Meuse ont leurs caractéristiques
propres.
Le fifre émet un son criard. C'est un simple tube ordinairement percé
de six trous. Il se joue à la manière d'une flûte traversière (cf. la
belle peinture de Manet reproduisant un joueur de fifre).
En métal ou
en bois, il est rarement muni d'une clef. Quelques comas altèrent
souvent la justesse de son cri, ce qui lui donne un petit côté
champêtre et primitif très particulier.
Il a éclipsé les autres
instruments qui se conjuguaient autrefois aux tambours : violons,
hautbois et trompettes.
Quelques fanfares et harmonies escortent aujourd'hui les marches lors des rentrées solennelles mais elles ne
constituent pas "l'âme de la marche" au même titre que les
"batteries".
Les joueurs de fifre d'Entre-Sambre-et-Meuse sont souvent des
autodidactes ayant peu ou prou de formation musicale.
Ils sont initiés
auditivement par un vétéran dont ils deviennent vite les émules.
Les
thèmes primitifs qu'ils sifflent proviennent pour la plupart du
répertoire des troupes impériales d'avant Waterloo ou de l'armée
d'occupation des Pays-Bas (1815-1830).
Ces thèmes n'ont guère été
transcrits et, seules, quelques notations assez rudimentaires existent
auxquelles les fifres ne se réfèrent qu'exceptionnellement.
Beaucoup préfèrent copier d'abord leur modèle puis, devenus maîtres de
leur jeu, adjoindre au leitmotiv initial des fioritures et arabesques
personnelles.
C'est alors une incessante gambade de trilles joyeux ou
d'arpèges plaintifs qui s'imbriquent dans la ligne mélodique
habituelle. On peut suivre ainsi, mêlées aux thèmes, les variations
jubilantes, souvent naïves quoique inspirées.
Les fifres conversent de
la sorte avec les tambours, s'échappent entre les ra et les fia, par
rapides envols, puis reviennent, juste au bon moment, s'inclure dans
un roulement ou peupler un silence de leurs cabrioles et de leurs
pirouettes.
Cette transmission des pièces du répertoire régional
s'effectue ainsi depuis près de deux siècles, comme se perpétuent
d'ailleurs les rythmes du tambour .
Cet instrument à percussion a une longue histoire. Si aucun monument
graphique ou lapidaire n'indique qu'il ait été connu des Grecs ou des
Romains, quelques peintures à fresques retrouvées à Pompéi et à
Herculanum représentent cependant des bacchantes jouant d'une espèce
de tambour basque en bronze.
Les Chinois, en revanche, l'employaient depuis la plus haute
antiquité.
Le tambour militaire semble avoir été introduit en Europe par la
Sarrasins. Il est pratiqué dans 1'Entre-Sambre-et-Meuse depuis le XVe
siècle sous sa forme primitive : long fût et absence de "timbre". Au
cours des siècles, la hauteur de l'instrument a progressivement
diminué pour atteindre aujourd'hui une quarantaine de centimètres
(même dimension que son diamètre).
Le tambour couramment utilisé par les batteries
d'Entre-Sambre-et-Meuse se compose d'un fût cylindrique en cuivre
poli, clos de part et d'autre par des peaux. Celles-ci maintenues en
place par des cercles de bois qui les sertissent, proviennent de
veaux mort-nés ou de chèvres "malvenues". Celle du dessus est dite
"peau de batterie", l'autre, "peau de timbre". Elles sont tendues à
volonté par le jeu d'onze curseurs en cuir coulissant sur une corde
zigzaguant de base à base. Cette corde, à six torons, est longue de
treize mètres environ. La tonalité du tambour dépend de la tension de
ses peaux tandis que sa sonorité est accentuée au moyen d'un
"timbre", double boyau fortement tendu sur la peau inférieure et dont
on règle à volonté la tension grâce à un mécanisme très simple
coulissant sous un pontet latéral.
Les baguettes ou "maquettes" sont souvent en bois d'ébène. Leur
extrémité se termine en forme d'olive. Le tambour s'attache à un
baudrier de cuir porté en bandoulière. Une plaque cuivrée rivée sur le
collier peut recevoir les baguettes dans deux douilles.
A première vue, la technique du tambourinaire paraît simple. En
réalité, l'apprentissage de l'instrument nécessite plusieurs années
d'exercices réguliers. Si les coups habituels sont assez vite connus,
les roulements et les battements "redoublés" ne sont réussis que par
les meilleurs.
Comme pour le fifre, toutes les sonneries de tambours qu'on entend
lors des marches se transmettent quasi uniquement par tradition
auriculaire. Des vétérans fondent, de-ci de-là, des "écoles" et
inculquent leur "science" à de jeunes recrues qui, à leur tour,
légueront à d'autres les rythmes de l'héritage. Ainsi, le répertoire
codifié par l'usage est connu de toutes les batteries. Rares sont les
variantes.
Une enquête réalisée en 1973 auprès du fifre Robert Simons de
Gerpinnes nous a permis de dénombrer 42 airs traditionnels. La
plupart remontent à la période 1800-1815, certains appelés
"hollandaises" sont attribués à un certain RAUSCHER, Allemand vivant
aux Pays-Bas au début du XIXe siècle dont nous ignorons tout ;
d'autres sont les héritiers directs des marches françaises du Premier
Empire ; d'autres enfin sont des compositions plus récentes dues à des
exécutants illustres, fifres ou maîtres-tambours. Seules quelques
mélodies telles le Réveil - semblable à l'Aubade matinale des fifres de Binche - ou le Rigodon paraissent
antérieures au XIXe siècle mais, comme pour toute tradition orale
savante, il est malaisé d'émettre des hypothèses sur leurs origines
géographique et historique.
Plus récemment, des batteries ont remis à l'honneur l'accompagnement
rythmé de certains chants de route : "Cadet Rousselle", "Marie trempe
ton pain", "Joli tambour", "Bon voyage, Monsieur Dumolet", "Vive d'Jean-d'Jean"...
Dans les villages, d'ailleurs, cela ne s'arrête guère. Durant les mois
d'hiver, les jeunes tambours s'initient aux premiers maniements des
baguettes. Cela va des "papa"-"maman" interminablement battus par la
main gauche puis par la droite (pour "délier" les poignets ) aux
premières marches encore hésitantes que l'instructeur codifie à sa
manière :
pra flabada fa fla pra pla pra fla flabadabada fla fla flabada pra
flabada fla fla... (sic)
Bientôt, cette sonnerie, aussi énigmatique qu'un poème lettriste,
prend forme et, malgré les incorrections, dénoue peu à peu sa
rythmique et son mouvement.
Le néophyte s'en grise et le répète dès
lors inlassablement.
D'autre part, dès les premiers beaux jours, les
batteries de vétérans se reconstituent à l'initiative des meilleurs.
Ces groupes, auxquels se joindront les jeunes éléments locaux ont
leurs habitudes.
Formés de mercenaires à gages, ils répondent aux
sollicitations des tambours-majors qui désirent obtenir leurs services
et devront, pour ce faire, leur assurer le gîte et le couvert lors des
prestations.
Ainsi, de marche en marche, rencontre-t-on régulièrement mêmes
tambourinaires et mêmes fifres. Ils constituent d'infatigables équipes
que ne rebutent pas les tâches souvent très longues que leur imposent
les variantes émaillant les horaires réglementés par les us et
coutumes.
La formation musicale obéit à son chef qui suit avec attention les
ordres du tambour-major. Sitôt que s'arrêtent les tambours, les
musiciens entament une marche.
Une marche comporte 32 mesures mais la possibilité d'effectuer ou non
telle ou telle reprise dépend du fifre qui, avec la complicité du
premier tambour, imprime d'ailleurs la cadence à l'ensemble de la
batterie.
C'est aussi au fifre plus qu'au tambour-major qu'incombé le
choix et la succession des marches. C'est lui qui d'un clin d'œil,
d'un geste de la tête, propose les changements de thèmes demandés par
un mouvement de la canne du major.
A chaque fois, sans aucun flottement, les baguettes balaient la peau, rebondissant selon l'invite,
pétillant sur un jeu de roulements sans fin recommencés.
II est vrai que l'ordonnance et la discipline des batteries de
1'Entre-Sambre-et-Meuse constituent un spectacle étonnant : le
sérieux et la gravité y sont remarquables, comme si fifres et tambours
avaient conscience d'accomplir là un rite séculaire dont ils sont les
derniers héritiers.
(Vandenbyvang Cécile, Approche de certaines manifestations
folkloriques, Inst. de Musique d’Eglise et de Pédagogie musicale,
Namur, Mémoire, 1988, p.48-55)
|